Hier on m'a arraché une dent qui était l'unique rescapée d'une série de violations de mon intérieur buccal, pour préparer les grands travaux onéreux qui auront bientôt lieu.
Rares sont les personnes qui peuvent comprendre la douleur ressentie à ce moment précis, étape finale du processus de préparation. J'étais allongé sur un fauteuil plutôt confortable, si l'on met de côté l'atmosphère pesante. J'ai subi plusieurs anesthésies, afin que je ne sois pas submergé par la douleur au moment où le dentiste passerait à l'action. Car bien évidemment, il n'a pas voulu refaire la même erreur que la fois dernière. En effet, l'an dernier, il avait sous-estimé ma force face à la douleur, et m'avait injecté une dose normale d'anesthésiant. Le résultat a été marquant : lorsqu'il a commencé à tronçonner la dent, j'ai hurlé de douleur. Le fauteuil a par ailleurs gardé l'empreinte de mes doigts, et le dentiste, le souvenir d'un coup de poing dans l'estomac.
Cette fois-ci, et sur ma demande immédiate, l'injection a été amplement suffisante pour que je ne puisse plus sentir les muscles de ma bouche pendant les vingt-quatre heures qui ont suivi l'opération, ce qui m'a plongé de force dans un silence pesant. Le dentiste m'a donc fait la piqûre et m'a demandé de remuer la mâchoire jusqu'à ne plus la sentir. C'est alors qu'il a pu attaquer ma dent à laquelle je n'osais m'accrocher de peur de souffrir de sa perte.
Evidemment, je n'ai rien senti de physiquement douloureux et le cas contraire aurait été un comble lorsque l'on connait la préparation préopératoire réalisée. Mais la douleur a surgi malgré tout, ailleurs, dans cet endroit qu'on ne peut atteindre que par l'anesthésie du temps et de l'expérience. Je n'ai visiblement pas été assez fort mentalement pour affronter cette ultime étape du traitement commencé il y a quatre ans.
En m'arrachant cette dent, il a dépouillé mon être de la dernière trace d'une vie qui tournait ainsi sa dernière page. Le dentiste s'est penché au-dessus de moi afin d'opérer. Le fait d'être sous cet homme, à sa merci, sans pouvoir faire marche arrière, m'a sans doute blessé à vie.
Une fois cette dent extirpée de ma bouche, il me l'a montrée en la brandissant fièrement. Cela a été le coup de grâce. La voir s'éloigner de moi, sans qu'elle non plus ne le souhaite, a été insupportable. La souffrance qui m'a envahi est inimaginable. Mon âme s'est effondrée, et durant quelques secondes, je me suis vu basculer, éjecté violemment tel un homme roué de coups et jeté le long d'une route, avec pour seul espoir le désir d'être recueilli par la première personne qui passerait. Alors que depuis quelques temps, j'avais su retrouver le contrôle relatif de ma vie, je me suis rendu compte à ce moment-là, et à mon grand désespoir, qu'on ne décide véritablement de rien, et que le bonheur que l'on souhaite, s'il ne nous est pas destiné, ne peut être atteint.
Des larmes ont coulé, mais le dentiste n'a rien vu. Il ne l'a pu, car elles se sont déversées en moi, comme toute ma vie l'a été. Une vie délibérément intériorisée, prisonnière d'un corps refusant de la laisser se dévoiler.